Les Ecureuils devenus
les glands
L'économie mondiale serait-elle un trompe-l'½il ?
Le chêne donne des glands, monnaie de l'écureuil,
Mais quand il perd ses glands aux pourceaux de la bourse,
L'écureuil est le gland ; il n'est plus dans la course.
Un jour il arriva, dans un petit village,
De robustes paysans vivant de leur ouvrage,
Un homme aux quatre épingles qui vint leur proposer
D'acheter tous les singes qu'ils pourraient capturer.
Il les leur prendrait à dix euros la pièce,
Il s'en contenterait, peu importe l'espèce.
Jamais un seul d'entre eux ne se posa question
Et sans le moindre doute, ils lui prêtèrent caution.
Pourtant me direz-vous, c'est une idée étrange ;
À tant vouloir de singes, on ne peut être un ange :
Le singe ne se mange pas, le singe ne se tue pas,
Le singe ne travaille pas, le singe n'a pas de droits !
Il souffla sur les lieux, un vent de panurgisme,
Tous ces moutons bêlant, pour l'homme et son charisme
Qui changea le village à cette simple annonce,
Parlant comme un pontife ou une de ses nonces.
Enivrés par l'argent, pas un des villageois,
Ne manqua cette manne, courant dans les sous-bois,
Enlevant tous les singes vivant aux alentours :
De funestes rapaces, chassant tels des vautours !
Les malheureuses bêtes sonnantes et trébuchantes,
Par cette humanité, avide de la rente,
Sortaient de leurs filets, pour entrer dans des cages,
Au terme d'une rafle, provenue d'un autre âge.
De retour au village, l'affaire fut conclue,
Les primates vendus, par tous, l'argent perçu.
L'homme en voulut bien plus, la chasse continua.
Les singes à l'ombre, leur nombre ainsi diminua
Au paradis perdu qu'ils aimaient tant jadis,
Avant que ces cons d'hommes, pour l'argent, pervertissent
L'amour de la nature et pour sa réciproque
Le dédain de l'argent gagné de leurs breloques.
Un beau jour advint ce qui devait arriver ;
La chasse de ces singe, devenus rareté,
S'avéra moins rentable. Il fut alors plus sage
D'abandonner cela, de reprendre l'ouvrage.
L'insatiable homme, aux quatre épingles, surenchérit :
« Les singes sont moins nombreux, je double donc leur prix ! »
Cupide l'homme est faible, il reprit donc la chasse ;
Quand on parle d'argent, il perd toute sa classe,
La nature l'a fait, elle est sa propre mère
En vendant tous ces singes, il vend un peu ses frères.
Quand il n'y eut plus singe, l'homme leur déclara :
« J'ai quelqu' affaires en ville, je reviens dans un mois,
Capturez-moi des singes à quatre-vingts la tête,
Je laisse mon assistant, qui est le plus honnête
Et meilleur conseiller d'mes collaborateurs.
Bonne chance à vous tous, vous êtes des gagneurs !
À quatre-vingt euros, le singe fut mis à prix,
Les villageois cherchèrent, mais ils avaient tout pris.
Ils rentrèrent bredouille et croisèrent l'assistant,
Qui constatant leur mine, se montra rassurant :
« Ne faites pas cette tête, il n'y a pas mort d'homme !
À quatre-vingt par tête, imaginez la somme
Que des milliers de singes, pourraient vous rapporter.
Mon patron est parti, mais il vous a promis
De payer quatre-vingts, voici mon compromis :
Si je vous vendais ceux qu'il vous a achetés,
Dans un mois jour pour jour, vous lui revendriez,
Croyez-moi mes amis, à quatre-vingts la pièce,
En concluant l'affaire, vous trouveriez richesse. »
Un chasseur demanda pour pouvoir fédérer :
« Le calcul est très simple, le gain est assuré,
Nous connaitrons fortune, sois béni mon ami !
Mais dis-moi franchement, par singe, quel est ton prix ?
_ Soixante euros par singe, vous aurez quatre-vingts !
_ Où trouver cet argent ? Nous n'sommes que des vilains,
_ Donnez en gage, hypothéquez et empruntez
Enfin... puisque le gain est assuré ! »
La transaction eut lieu, les singes furent vendus
À leurs propres chasseurs qui étaient convaincus
Que l'homme aux quatre épingles, reviendrait de la ville,
Il tarda à venir et l'assistant subtil,
Partit à sa rencontre et ne revint jamais,
Les singes furent relâchés, les villageois ruinés.
Maintenant cher lecteur, imagine un instant,
Qu'au ch½ur de cette fable, on troque les habitants
Par les banques mondiales, les subprimes oublions !
Derrière chaque trader, il y a un démon ;
Celui du jeu c'est sûr, mais nos contemporains
Pour le petit client qui ne compte pour rien
Font peu de cas du sort de ses économies
La cigale a pris le pouvoir ; pauvre fourmi
Car son petit pécule barbote dans l'océan
De l'argent virtuel, brillant au firmament :
Aujourd'hui, les Etats se torturent les méninges
Pour avoir toléré cette monnaie de singe.
Gardons-nous les amis de paraître ingénus,
Au cours de chaque crise, beaucoup tombent des nues ;
Ceux qui viennent en sauveur, en sont parfois la cause
Et sont les beaux parleurs ; on en sait quelque chose.
Le pompier incendiaire en est une belle image,
Douter de toute chose est source de quiétude
Et je garde du droit un bien fameux adage :
Nul ne peut prévaloir ses propres turpitudes.
Inspiré par une histoire drôle,
Joël Heirman,
Le 14 novembre 2008.